Les jeunes et le travail: l’envie de grandir

Le 1er Mai, fête du travail. Qu’en pensent les jeunes de ce travail? Sont-ils ceux qui vont le révolutionner? Témoignage et analyse.

Demain, c’est la fête du travail. Entre discours syndicaux et politiques, que pensent les jeunes du travail justement? (lire les témoignages ci-dessous) Sont-ils les futurs ovnis du marché de l’emploi? Laurent Taskin est professeur de management à l’UCL: «Sont-ils si différents? Il faut d’abord les remettre dans le contexte sociétal qui change. Le travail perd de sa centralité. Il y a d’autres choses tout aussi centrales comme les loisirs, les réseaux d’amis… Il y a 20-30 ans, seul le travail structurait.» Première mutation.

«Ensuite, depuis 150 ans, on observe une baisse du temps de travail. Des semaines de 4 jours de travail sont en test, on va y arriver. Là, il y a 3 jours où on ne travaille pas.» Deuxième mutation.

«Il y a maintenant, le débat sur l’allocation universelle où le travail devient un choix.» Troisième mutation.

Stabilité et épanouissement

Et les jeunes dans tout ça? «Quoiqu’on puisse en penser mais c’est le résultat de nos recherches, ils cherchent une forme de stabilité que l’emploi va donner. Mais ils cherchent un emploi qui fait sens où on leur donne des responsabilités, où ils vont s’épanouir et grandir. Entre un salaire intéressant et un travail avec des perspectives d’évolution, ils prennent la seconde. Avec toujours cette réserve qu’il ne faut pas faire de généralisation. Il existera toujours des jeunes qui seront des mercenaires.»

En attendant, il y a une mutation: «Cela responsabilise aussi le management qui doit devenir plus humain, plus respectueux du travailleur. Mais qui doit aussi se pencher sur le travail qui fait sens. Mais vous savez, les attentes sont les mêmes selon les générations. Parfois, elles sont plus aiguës.»

Les collectifs se délitent

Avec cette caractéristique supplémentaire qu’est la flexibilité, dans les horaires mais aussi les lieux de travail: «Une même personne travaille de plus en plus dans des lieux différents. Ce qui a un impact important sur les collectifs au travail qui sont en train d’être délités. Ce qui a un impact bien entendu sur le fonctionnement des syndicats et du bien-être qui en dépend.»

Autre élément interpellant pour les représentants des travailleurs qui indique que les choses changent également avec «les modèles d’organisation qui implique l’autogestion. C’est la mise en réseau de personnes qui participent à la décision. Elle est de plus en plus pratiquée et est attirante.»

L’étudiant | «Je ne me suis pas encore posé la question de ma future carrière»

«Il y a un mélange d’appréhension et d’impatience. D’un côté je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre et d’un autre j’ai envie d’en finir avec les études parce qu’après cinq ans je commence à trouver le temps long»

François Boueyrie à 23 ans, il est en dernière année de master en journalisme à l’Ihecs à Bruxelles et, pour lui, le monde du travail c’est encore un peu flou.

«Pour le moment, j’ai vraiment une vision à très court terme, je ne me suis pas encore vraiment posé la question de ma future carrière. Je sais que je voudrais continuer dans le journalisme parce que ça me convient bien. Je sais aussi que ce sera difficile parce que ce n’est pas un milieu où les offres d’emploi pullulent. C’est pour ça que je profite de mon stage de fin d’études pour essayer de décrocher des piges et de nouer des contacts.»

En ce qui concerne son potentiel futur travail, une chose est particulièrement importante pour François: s’épanouir et continuer à se former

«Même si on a fait cinq ans d’études, je ne pense pas qu’on soit véritablement prêt pour entrer sur le marché du travail. Notre formation est bien mais j’ai envie de me former encore plus à travers le travail pour pouvoir me lancer dans des projets qui me tiennent à cœur. Je pense que c’est vraiment ça qui est important dans un job, c’est de donner la priorité au plaisir et pas à l’argent. En plus, je sais très bien que dans mon domaine, ça va être financièrement compliqué au début.»

Entrer dans le monde du travail, sera aussi l’occasion pour le jeune homme de s’émanciper.

«Je suis impatient de pouvoir gagner en autonomie, ça va prendre un peu de temps mais j’aimerais que ça aille le plus rapidement possible. Que je puisse vivre par mes propres moyens même si je sais que mes parents sont prêts à m’aider au début»

La chercheuse d’emploi | «Maintenant, il faut être rentable tout de suite»

«J’envoie des CV, je cherche mais jusqu’à présent, je n’ai pas eu de réponse positive. Franchement, ce n’est pas facile. J’aide mes parents à la maison, je ne veux pas rester à rien faire et me sentir inutile mais je tourne en rond.»: Aline a 26 ans. Elle a terminé ses études de graphiste en septembre 2017. Depuis, elle cherche. Elle qui habite la région de Bastogne a cherché du côté du Luxembourg, «mais là, il faut de l’expérience.»

Maintenant, elle s’oriente vers Namur. «C’est vrai que j’aurais aimé trouver dans la région mais si c’est pour trouver un boulot intéressant, je bougerai, à Namur, à Mons ou ailleurs.»

Mais Aline le reconnaît aussi, son idéal professionnel, elle le revoit à la baisse: «Je suis de moins en moins difficile. Mais là, je parle du boulot en lui-même. En ce qui concerne les horaires, ça ne me dérange pas, c’est normal de s’adapter. Le salaire? Il y a un minimum mais bon, je n’ai pas de charges, pas d’enfant…»

Y a-t-il quelque chose qui lui fait peur dans le futur travail qui l’attend? «Franchement, c’est le fait de devoir aller très vite tout de suite. Quand je discute avec des personnes plus âgées, il me semble qu’on laissait plus de temps. Ici, il faut être rentable tout de suite.»

A-t-elle déjà pensé à se syndiquer? «On m’en a parlé quand je suis allée au Forem. Je crois que je le ferai quand j’aurai trouvé du travail. Pour défendre mes droits? Non, plus dans une démarche de solidarité. Mais avant toute chose, il faut que je trouve du travail. J’y aspire vraiment. J’ai la chance d’avoir mes parents chez lesquels je vis mais là, je tourne en rond. Et puis, ce n’est pas facile de ne pas avoir son indépendance financière.»

La jeune travailleuse | «Mon objectif: grandir et être bien dans mon travail»

Céline travaille depuis la mi-décembre 2017. Elle en est déjà à son deuxième boulot. «J’ai commencé à chercher en octobre. À temps plein entre 8 h et 17 h tous les jours. J’avais activé plusieurs pistes. J’ai été engagée dans une société d’étude de marché. Mais quelques jours plus tard, une autre société m’a appelé pour dire que c’était OK. Je n’ai pas hésité, le boulot était plus intéressant dans la deuxième.» Un choix qui a surpris certains proches: «J’avais un CDI dans la première et un CDD d’un an dans la seconde. Mais le boulot était trop bien dans la seconde. On verra dans quelques mois. Mon manager dans la première entreprise a été super-correct et compréhensif. Ils ont l’habitude de ce type de mobilité.»

Une mobilité qu’elle compte cultiver? «Ce n’est pas une fin en soi. Ici, j’ai choisi ce boulot parce que j’apprends, parce que je consolide ma formation (Sciences économiques). Qu’on travaille en équipe mais qu’on me donne aussi des projets où je dois me débrouiller seule. Mon objectif, c’est de grandir et d’être bien dans mon travail. On est 60% de son temps au travail, alors autant s’y sentir bien, non? Le jour où cela n’ira plus, peut-être devrais-je changer. C’est un peu comme une relation, quand ça ne va plus, il faut arrêter.»

Mais Céline est lucide: «Je n’ai pas d’enfant, je n’ai pas de maison à payer, c’est plus facile de tenir ce genre de discours.»

La qualité de vie dans tout ça? «Mais c’est hyper important. Il faut trouver la balance, j’ai un employeur qui ne part pas du principe qu’il faut travailler tard pour être rentable.» D’où la question de la nécessité des syndicats: «Je n’en ressens pas le besoin. Le jour où je le ressentirai ce sera peut-être trop tard, je suis trop naïve peut-être de croire que je pourrai me défendre. Oh, et puis si ça ne va pas, je partirai.»

Le reconverti | «Trouver du boulot: plus rude que prévu»

Pierre Paulus travaille depuis cinq ans. Il a décidé de changer de cap. Journaliste indépendant, il a fait table rase sur une partie de ses «clients» pour repartir sur une nouvelle base: moitié indépendant et moitié boulot dans l’accompagnement de jeunes.

Sauf que, pour le second volet, il n’a encore rien dans sa besace. «Trouver du boulot est plus rude que je ne le pensais. Comme indépendant, j’ai commencé progressivement et ça s’est fait naturellement. Ici, c’est différent. Le milieu associatif est fort courtisé. Un ami m’expliquait qu’il y a dix ans, pour une offre d’emploi, il avait vingt candidatures. Maintenant, il en a cent. Bref, il faut se vendre, affiner son CV, ses lettres de candidatures. Je m’attendais à quelque chose de plus simple.»

Mais l’homme n’en perd pas son sourire. «Je ne pensais pas changer si vite mais des problèmes de santé rencontrés par ma copine m’ont décidé. Une question d’équilibre de vie, d’horaire, de présence. En fait, on pensait partir en Amérique du Sud, nous avions envie de nouvelles expériences.» Partie remise.

Comment cette réorientation professionnelle a-t-elle été ressentie par les proches? «Quand j’ai quitté, j’en ai parlé à mes parents, après. Ils auraient aimé que je leur en parle… avant. Ils sont plus rationnels, ils ont épousé une carrière plus classique. Ici, je me suis donné six mois pour me retourner. On a un peu d’économies, on vit en colocation et on ne dépense pas trop.»

Quant aux syndicats: «Sur le principe de la solidarité, je vois ce que cela donne au niveau des soins de santé… Pour le travail, quand je vois comment mon boulot n’est pas très valorisé, cela fait réfléchir.»

Source: lavenir.net – 30-04-2018